IV
Le lendemain, qui se trouvait être le mercredi de la fête de Kirschberg, l’oncle Conrad sortit de grand matin pour aller voir ses vignes. Il faisait un temps superbe, et lorsque je descendis vers sept heures, les trois fenêtres de la salle étaient ouvertes. Margrédel, le balai à la main, causait dehors sur l’escalier avec la petite Anna Durlach, la grande Berbel Finck et trois ou quatre autres de ses camarades revenues de la fête.
– Ah ! qu’on s’est amusé ! Ah ! qu’on a dansé ! Ah ! qu’on s’est fait du bon temps ! Quel dommage, Margrédel, que tu ne sois pas venue ! Il y avait des garçons de tous les villages, d’Orbay, de Turckheim, des Trois-Épis, de Ribauvillé, de Saint-Hippolyte, de partout. Nickel s’est fâché parce que j’ai fait une valse avec Fritz, mais cela m’est bien égal.
Et ceci... et cela... comme de véritables pies.
Tout le long de la rue, on ne voyait, devant les portes, que des charrettes en train de décharger leurs « kougelhof », leurs pâtés, leurs sacs de prunes, leurs tonnelets de kirschwasser ; des enfants soufflant dans leurs trompettes de bois, des garçons dételant et conduisant les chevaux à l’écurie.
Moi, tranquillement assis devant la table, je déjeunais seul et j’entendais tout ce qui se disait sur l’escalier, sans y faire grande attention ; mais tout à coup on parla de Yéri-Hans, et comme j’écoutais, voilà que Margrédel, qui me tournait le dos depuis un quart d’heure, regarda de mon côté par la porte entr’ouverte en se penchant un peu, et dans le même instant tout se tut. Cela ne me parut pas naturel ; je me dis :
« Pourquoi donc Margrédel a-t-elle peur qu’on parle de Yéri-Hans devant moi ? »
Toute la matinée, cette idée me poursuivit. Je ne pouvais tenir en place ; j’aurais donné la moitié de mon bien pour apprendre qu’on avait cassé trois dents sur le devant de la bouche de ce canonnier, ou qu’il avait eu le nez aplati d’un coup de poing terrible. J’allais d’une maison à l’autre, causant de la fête, et partout on me disait que Yéri-Hans était le plus fort de l’Alsace et des Vosges. Quel malheur d’être ennuyé de la sorte, sans qu’il y ait de votre faute.
Enfin, vers onze heures, étant rentré chez nous, je vis l’oncle Conrad qui remontait la rue presque aussi triste que moi. Il s’arrêtait de temps en temps pour causer avec les voisins, chose contraire à ses habitudes. Moi, le coude au bord de la fenêtre, je regardais. Et comme il arrivait devant la maison, voilà que le grand Bastian, notre maître d’école, avec son feutre râpé, son large habit vert-pomme à boutons de cuivre larges comme des cymbales, ses culottes courtes, ses grands souliers plats garnis de boucles de cuivre, se met à descendre la rue majestueusement.
M. Bastian revenait de la fête, son parapluie de toile bleue sous le bras, le nez en l’air, il avait été « jeter au coq » à trois pierres pour deux sous, sur le Thirmark, et comme il ne s’était encore trouvé personne de comparable à lui pour lancer les pierres, l’oncle Conrad pensait naturellement qu’il avait remporté le prix du coq, ainsi que les années précédentes.
M. Bastian était aussi fort grave et fort triste ; ses jambes d’une demi-lieue s’allongeaient en cadence ; il se tenait raide et sévère, et quand les enfants lui criaient en passant :
– Bonjour, monsieur Bastian ! bonjour, monsieur Bastian ! Il ne répondait pas et regardait les nuages.
– Hé ! bonjour, maître Bastian, lui dit l’oncle Conrad, comment ça va-t-il ?
Le maître d’école, reconnaissant cette voix, abaissa les yeux, et levant aussitôt son grand feutre, l’échine inclinée, il répondit humblement :
– Mais ça va bien, monsieur Stavolo, ça va bien ; pour vous rendre mes devoirs.
Alors, l’oncle Conrad l’attirant à part devant l’escalier, sous la fenêtre, commença par lui dire :
– Venez donc un peu par ici, maître Bastian, hors du chemin des voitures ; j’ai toujours du plaisir à causer avec vous.
– Vous êtes bien honnête, monsieur Stavolo, bien honnête, fit le maître d’école, très flatté de ces paroles.
Ils s’avancèrent près du banc de pierre en souriant.
– Eh bien ! fit l’oncle, comment la fête s’est-elle passée au Kirschberg ? Vous revenez de la fête, maître Bastian ?
– Mais oui, monsieur Stavolo, comme vous voyez ; elle s’est passée assez bien... assez bien... il y a eu beaucoup de monde.
– Oui, oui, le temps a été favorable, c’est tout simple, tout naturel.
– À combien les prunes ?
– À trente-deux sous le boisseau, monsieur Stavolo.
– Ah ! bon... c’est bon ! Et le kirschwasser ?
– À vingt-quatre sous le litre, bonne qualité.
– Ah ! ce n’est pas cher ; non, ce n’est pas cher.
L’oncle Conrad se tut un instant ; je voyais bien qu’il ruminait quelque chose, mais je ne savais pas quoi, quand il demanda :
– Et vous avez remporté le prix du coq, maître Bastian, comme toujours ? Cela va sans dire, cela ne se demande pas.
À ces mots, le maître d’école rougit jusqu’aux oreilles, son nez s’effila, il leva les yeux, allongea les lèvres en toussant, et finit par répondre :
– Pardon, monsieur Stavolo, je dois reconnaître... la conscience me force de reconnaître... que cette année... je n’ai pas gagné le prix du coq.
– Comment ! comment ! vous n’avez pas gagné le prix du coq ! fit l’oncle vraiment étonné ; mais qui donc l’a gagné ?
Maître Bastian reprit un peu de calme, ses joues se décolorèrent, et il dit :
– C’est un militaire... un canonnier.
Alors l’oncle se redressant, ses grosses épaules effacées, le nez haut, s’écria :
– Quel canonnier ?
– On l’appelle, je crois, M. Yéri-Hans fils ; c’est un jeune homme du pays. Oui, il a gagné le prix du coq, et plusieurs autres prix considérables, monsieur Stavolo. Il faut rendre hommage à la supériorité de ses émules, et je crois remplir un devoir en publiant ma propre défaite.
L’oncle Conrad se tut quelques secondes, puis élevant la voix :
– Ah ! il a gagné le coq ! Il jette donc bien, ce garçon-là !
– Très bien, très bien, je dois l’avouer.
Puis après une pause, comme pour se recueillir, maître Bastian, les deux mains appuyées sur son parapluie, derrière son long dos plat, le feutre sur la nuque et les yeux levés, reprit d’un accent mélancolique :
– Oui, ce jeune homme a remporté le prix du coq ! Je pourrais diminuer l’éclat de ma propre défaite en rabaissant mon adversaire, mais je ne le ferai pas ; je n’imiterai pas l’exemple déplorable de ceux qui croient s’élever en abaissant les autres. Seulement, monsieur Stavolo, je ne suis pas le premier qui ait souffert les injustices du sort ; je pourrais citer, dans les temps anciens, l’exemple de Cyrus, vaincu par une simple femme, après tant d’éclatantes victoires ; d’Annibal...
– Bon, bon, interrompit l’oncle, je sais tout cela ; mais voyons, comment cela s’est-il passé ? Est-ce honorablement, loyalement ?
– Très loyalement.
Alors maître Bastian, tirant de sa poche de derrière un grand mouchoir de toile bleue à raies rouges, s’essuya le front, où coulait la sueur, et dit :
– Vers neuf heures et demie, lorsque j’arrivai, le coq était sur sa perche. Je vis d’abord qu’on avait reculé la distance d’une toise et demie, que je mesurai moi-même, ce qui ne laisse pas que d’être considérable, avec les douze autres toises. N’importe, la condition étant égale pour tous, je me décide à concourir. On avait déjà touché le coq plusieurs fois, mais si faiblement, que toutes ses plumes lui restaient. J’assistai jusque vers onze heures au concours, sans y prendre part.
» À cette heure, monsieur Stavolo, je choisis trois pierres et je touche le coq deux fois. Cela m’encourage, et, jusqu’à trois heures, je dépense douze sous, ce qui fait dix-huit pierres, dont plus d’un cinquième avaient touché ; mais ce coq, étant de la race sauvage des hautes Vosges, avait la vie si dure, que la moindre goutte d’eau-de-vie le remettait sur ses pattes. Enfin, entre trois et quatre heures, je commençais à désespérer ; la somme dépensée était tellement en dehors de mes habitudes et de la valeur du prix, que je restai là fort indécis. Je me décidai portant à jeter encore trois pierres, et, de la troisième, j’abasourdis tellement le coq, qu’il resta plus d’une minute à fermer et à rouvrir les yeux. Toute l’assistance proclamait ma victoire, lorsque le jeune homme dont je vous ai parlé tout à l’heure arrive ; il ouvre le bec du coq et lui souffle dedans, de sorte que l’animal se réveille comme d’un rêve, se redresse sur la planche et secoue sa crête, comme pour se moquer du monde. J’étais vraiment désespéré, monsieur Stavolo ; pareille chose ne s’était jamais vue en Alsace, de mémoire d’homme. Cependant la confiance me restait encore que personne ne ferait mieux que moi ; et c’était aussi l’opinion générale. Personne ne voulait plus jeter sur un animal si rebelle au sort qui nous est réservé à tous tôt ou tard.
» Mais cette opinion n’effraya point le fils Yéri-Hans : sans y prendre garde, il choisit trois pierres tranchantes, le fond d’un vieux pot, déclarant qu’il ne dépassera pas ce nombre, et que s’il ne tue pas le coq de ces trois pierres, il l’abandonnera, sans nouvelle tentative, à sa destinée.
» Tout le monde considérait cela comme une vaine fanfaronnade, et moi-même, monsieur Stavolo, je me disais en riant : « Voilà bien la folle présomption d’une jeunesse inconsidérée, nourrie d’elle-même ! » Enfin M. Yéri-Hans ôte sa veste de canonnier et lance sa première pierre, qui frappe à deux lignes au-dessous de la planchette, avec une force telle, que tous les assistants purent en voir la marque. De la seconde, il toucha le coq et lui fit sauter tant de plumes, qu’il était véritablement plumé de tout le côté droit. On croyait la chose finie ; mais alors, à mon tour, et par une juste réciprocité, je soufflai dans le bec du coq, qui se redressa sur la planche, les narines pleines de sang. Tout restait donc indécis encore ; mais de sa troisième pierre, le canonnier frappa si juste, qu’il coupa la tête du coq à la naissance du cou, et, par cet accident, il devint impossible de le ranimer, soit en lui versant de l’eau-de-vie, soit en lui soufflant dans le bec, puisque la tête était à terre. Cela décida de la victoire !
Pendant ce récit, l’oncle Conrad écoutait tout émerveillé, enfin il dit :
– Oui, c’est adroit. J’ai toujours pensé que ce garçon était plus adroit que les autres ; mais la force est toujours la force, et l’adresse ne peut pas faire qu’un sapin soit plus fort qu’un chêne ; voilà ce que je soutiens, moi.
– Monsieur Stavolo, faites excuse, dit le maître d’école, ce jeune homme est aussi fort qu’il est adroit. De même qu’il m’a vaincu pour le prix du coq, de même il a vaincu les plus forts de la fête à la lutte.
– Qui ? s’écria l’oncle.
– Le nombre en est incalculable, répondit maître Bastian en gonflant ses joues et levant les yeux au ciel ; mais, pour ne vous en citer qu’un seul, vous connaissez le bûcheron Diemer, de la Schnéethâl ?
– Sans doute je le connais, fit l’oncle Conrad.
– Eh bien ! monsieur Stavolo, il a terrassé Diemer comme une mouche.
– Il a mis Diemer à terre sur les deux épaules ?
– Précisément, sur les deux épaules.
– Ça, monsieur Bastian, si vous me dites que vous l’avez vu, j’en serai plus étonné que de tout le reste.
– Je l’ai vu, monsieur Stavolo.
– Vous l’avez vu ! Mais connaissez-vous les règles de la lutte ? Avez-vous observé s’il n’y a pas eu de tours de crochets dans les jambes ; si l’on s’est pris au-dessous des bras à la taille, ou si l’on s’est fait de mauvaises feintes ?
– Je n’ai vu qu’une chose, c’est que Yéri-Hans fils a pris le bûcheron aux épaules et qu’il l’a renversé sur le dos ; après quoi, comme l’autre voulait recommencer, il l’a enlevé brusquement et jeté par-dessus la palissade de la « Madame-Hütte », comme un sac.
– Tout cela, ce sont des tours, dit l’oncle devenu tout pâle. Mais voici midi. Merci, monsieur Bastian, il faut que je monte dîner.
– J’ai bien l’honneur, monsieur Stavolo, dit le maître d’école en levant son feutre.
Puis il ajouta :
– Telle je vous ai raconté cette chose, telle elle est.
– Oui, oui, fit l’oncle, vous n’avez rien vu de ce qu’il fallait voir. Mais, c’est égal, il est adroit tout de même ce Yéri-Hans.
Et sur ce, l’oncle Conrad gravit l’escalier tout rêveur ; M. Bastian s’éloigna.
Dans l’après-midi du même jour, Waldhorn vint me dire que nous étions engagés à faire de la musique aux noces de Lotchen Omacht, la fille du meunier de Bergheim ; qu’il y avait le trombone Zaphéri de Guebwiller, Coucou-Peter et son neveu Mathis, pour la contrebasse et le violon, et moi pour la clarinette ; qu’il tâcherait d’avoir un tambour à Zellemberg, et que s’il n’en trouvait point, le « watchman » Brügel consentirait volontiers à remplir cette partie, moyennant trois francs la soirée.
Nous partîmes ensemble à la nuit. Et comme les noces durèrent deux jours, je ne revins à Eckerswir que le samedi suivant, vers dix heures du matin. J’avais gagné mes six écus, ce qui naturellement me mettait de bonne humeur.